En 2014, l’exploitation agricole de mon père est reprise par un groupe agricole d’exploitation en commun (GAEC), suite à son décès en novembre 2012. Le GAEC utilise les champs que mon père possédait et quelques bâtiments de l’ancienne exploitation. Les bâtiments ont globalement été laissés vides, soumis à l’épreuve du temps.

Les tracteurs ont été vendus. Les machines ont été vendues. Les vaches et taurillons ont été vendus. Les outils ont été donnés ou vendus. Les hangars sont vides. Ceux qui ont racheté sa ferme y ont parfois replacé du matériel, des bottes de paille. Mais ce n’est plus à lui. Il n’y a plus de fumier, de poudre de lait, de nourriture pour bovins. L’armoire à pharmacie est vide. Le tank à lait a disparu. Ses bottes et son bleu de travail ont disparu. Son chien est toujours là.

Depuis, et encore aujourd’hui, je photographie ce lieu suspendu, le silence qui y règne, les phénomènes particuliers qu’on peut parfois y trouver : la poussée magique d’une molène au milieu d’un tas de bois, la manifestation de Tigrou, le chat de ma mère, qui se montre au milieu d’un tas de parpaings déposés là par les exploitants actuels. Ce sont des apparitions fortuites, soudaines, innocentes, fugaces et éphémères qui, à un moment donné, redonnent vie à ce lieu. Permettent de le voir non pas comme un espace vide, non exploité, mais comme un espace riche de potentialités, où le vide devient le moteur du mouvement physique, créatif et artistique, mais aussi un support de réflexion et de production.